Elle marche à tout petits pas, se cramponnant à tout ce qui se trouve à sa portée. Elle est courbée, chaque geste semble la faire souffrir aujourd'hui, elle qui fut si forte... Son regard est vide, bien trop souvent. On y lit parfois une étincelle, elle esquisse un sourire, demande des nouvelles de la petite dernière, et paf, tout s'éteint à nouveau. Lorsqu'elle relève les yeux, elle a oublié qu'elle m'a déjà vue. La voilà repartie dans son autre réalité.

Elle répète inlassablement aux infirmières "Vous savez, ma fille  est morte". C'est vrai. En 1976. La vie l'a bien malmenée, malgré toute cette énergie déployée pour faire pousser les enfants et le jardin, et remplir les marmites pour de si grandes tablées. Est-ce le résultat de trop de souffrances, cette mémoire volée, en pointillés ?

 

J'ai envie de me souvenir du reste... Un jardin comme une corne d'abondance, si extra-ordinaire en pleine ville qu'on allait le visiter tous les ans avec ma classe.  Le maïs grillé au feu de bois. Les dizaines de kilos de tomates moulinées dehors pour garnir la cave de passato, la feuille de basilic glissée dans l'embouchure, la monstrueuse marmite et le thermomètre géant pour la stérilisation. Les restes apportés aux poules après le repas, je n'aimais pas trop me faire piquer les jambes par leurs becs, mais j'aimais trouver les oeufs sur la paille. Les lapins et leurs portées si mignonnes, mon désespoir lorsqu'ils passaient à la casserole, la tête en bas, "pyjama" arraché. Les nouveaux poussins dans leur caisse en bois hyper-chauffée, lumière allumée. Les deux seuls livres de la maison, des contes de Grimm et "Le cadeau de César", dont j'ai fini par connaître chaque bulle par coeur. L'été sous la tonnelle, le raisin au goût de fraise, les pizzas maison au fois de bois qu'on dévorait avec les copains pour nos anniversaires. Les figues, les cerises, les petits pois croqués avant la récolte officielle, ils sont bien plus tendres et sucrés ! Les gâteaux somptueux qu'elle faisait avec sa main pour seule mesure, les lettres et les chiffres ne signifiaient rien pour elle (dans son Sud, à cette époque, elle n'a pas eu le temps d'aller à l'école). Les premiers bébés dont je me suis occupée à dix ans, mes deux Julien, naissance d'une vocation ? Les innombrables bonbonnières italiennes des baptêmes de la famille dans la vitrine. L'unique assiette de spaghetti coupés qu'elle versait dans l'eau bouillante, qui produisait des past' e fagiolle pour toute la tablée. Les haricots blancs écossés à n'en plus finir... La nostalgie de son pays, les stigmates d'un exil. Les airs napolitains chantés à tue-tête avec le radio-cassette, si faux que je n'ai pu en retenir l'air ! Le koala empaillé ramené d'un voyage en Australie chez un cousin (traverser la moitié du globe sans savoir lire, moi, ça m'épate !). Le café frappé dans le pichet Tup', et la cafetière sans cesse sur le feu pour les passages quotidiens des amis. Les interminables parties de petits chevaux et de Scoppa.

Le bruit, le mouvement, les couleurs, les saveurs... Toute cette vie aujourd'hui diluée, qui s'en va sur la pointe des pieds. Elle est ma Tata.