Au début, t'as les vraies premières fois, le premier regard, le premier bain, la première nuit complète (où t'as pas dormi pour être sûre qu'il était encore en vie). Et puis la première rentrée, la première fois où c'est lui qui te lis un livre, la première punition à signer. Après ça se tasse un peu.

Et puis un jour, il y a la première fois où il dort chez un copain (enfin, un copain dont tu n'es pas pote avec les parents au point que c'est comme si c'était la famille). Les parents, tu les connais un peu quand même, tu les croises depuis longtemps, 7, 8 ans ? Tu vois la maman à la sortie de l'école, aux réunions, aux anniversaires... Tu lui a déjà parlé de ton fils et elle du sien, de l'entrée au collège, des aînés. Le môme est déjà venu chez toi, tu le trouves un peu excité, un peu à fleur de peau, mais bon bougre au fond. Et il a teeeeelllement insisteé pour inviter ton fils à dormir chez lui. Ben t'as dit oui. Ton mari l'emmène un soir, et quand il revient, il te dit juste qu'il a galéré pour trouver, et qu'il a dû insister pour voir la mère avant que le môme ne lui ferme la porte au nez. Il ne t'avoue pas tout de suite qu'il a failli repartir avec sa progéniture.

C'est le lendemain, quand tu vas le récupérer à 15 heures comme convenu, que tu comprends. Déjà, ça te prend un quart d'heure pour entrer dans la maison. Quand tu l'as trouvée, t'es pas très sûre, parce que tous les volets sont fermés, qu'il n'y a pas de numéro, pas de nom, pas de boîte-aux lettres. Tu sonnes, une fois, deux fois. Rien. Tu te demandes s'ils sont retenus en otage, s'ils sont partis se promener, si t'as mal compris l'heure. Tu retournes à ta voiture, t'appelles l'homme, tu récupères le numéro de téléphone, tu y retournes, tu sonnes quatre fois, et puis tu finis par appeler. La mère te répond (tu l'entends même à travers la porte), tu lui dis que t'es sur le paillasson et que tu aimerais, si possible, récupérer ton fils, donc elle t'ouvre en se bidonnant.

Là, tu comprends pourquoi elle se marre (en fait, pas vraiment mais bon) : c'est parce que les deux lascars dorment comme des sacs dans le salon, devant un saladier de popcorn de 10 litres presque vide, à trois mètres de la porte d'entrée. Tous les volets sont baissés, la maison semble... poisseuse. Tu hésites entre te fâcher et rigoler avec la mère (mais en fait, elle doit être sous gaz hilarant, tout l'amuse beaucoup), finalement le seul truc important c'est de se tirer et vite. Donc tu essaies de réveiller ton fils, ça te prend cinq minutes avant qu'il ouvre un regard vide au point que tu te demandes s'il t'a reconnu, et puis il se rendort illico, alors tu secoues un peu plus fort. La mère, toujours bidonnée, t'explique qu'ils n'ont en fait pas dormi du tout, ben non, elle et son mari sont partis se coucher en leur demandant de pas faire de bruit, ils en ont pas fait, entre la wii, les ds et la télé. Comme ton fils n'arrive pas à émerger, tu commences à te demander s'ils n'ont pas aussi vidé le bar et trouvé la cachette de s*h*i*t de la mère (ce qui expliquerait sa bonne humeur à toute épreuve). Bref, tu pars aussi vite que tu peux, tu mets une croix sur ton programme de l'après-midi et tu rentres dare-dare coucher ton fils après l'avoir obligé à boire un grand verre d'eau, et en l'informant qu'il "faudra qu'on parle" quand il aura dormi (après tu mets deux heures à décolérer et t'appelles une amie pour savoir si c'est toi ou l'autre mère qui débloque).

Peut-être que je suis une vieille bique psychorigide, mais quand on me confie un enfant qui ne porte pas mon nom, j'essaie de le rendre en bon état à la personne qui me l'a confié. Moi, j'ai pas trouvé ça cool que mon gars de 11 ans fasse sa première nuit blanche deux jours avant de reprendre l'école, en faisant une overdose d'écrans, face à des adultes morts de rire devant la petite nature de ces enfants qui ne tiennent rien et s'endorment sur le tapis après à peine UNE nuit sans sommeil. Bref, la deuxième fois c'est pas pour demain, et t'as beau te dire qu'il faut laisser grandir tes enfants, cette vieille garce de culpabilité vient te chatouiller la conscience d'avoir laissé faire ça, parce que t'as l'impression qu'ils auraient pu faire n'importe quoi sans jamais être arrêtés par une personne responsable.

 

Quelques heures plus tard, dans la nuit, tu reprends ta voiture et pour la première fois, tu vas récupérer ton fils aîné à la sortie d'une boum. Tu galères pour te garer (tous les parents sont là à 22h), tu rentres dans la salle, et là, flash-back : 70 ados plus ou moins à l'aise sur Still Loving You (tout se perd ma pauv'dame, cette génération ne sait plus danser le slow). Ca sent EX-AC-TE-MENT comme dans ton souvenir : principalement la transpiration,un peu la vieille basket, et te reviennent instantanément en mémoire la cave de Bruno P., spécialement aménagée pour les boums avec la boule à facette et les spots bleus, et puis le local des pompiers où la condensation était telle que les bretzels étaient mous. Quand les lumières se rallument, t'en reviens pas que ton grand dadais te dise bonsoir en te faisant la bise devant ses potes, et t'es bien contente qu'il se soit éclaté. Tu rentres en te disant que c'est sans doute la première fois d'une longue série. Et que parfois, les premières fois se passent bien.