Elle aura quatre-vingts ans demain. Alors j'ai pris un peu de mon temps pour aller la voir, les voir. Tout mon courage à deux mains aussi. J'ai annoncé ma venue, il m'a dit qu'elle ne se lève plus. J'ai "gagné" un peu de temps, une petite fleur, un plein, quelques courses, comme si je n'avais pas pu les faire après. Respiré un grand coup, et je me suis garée rue des Champs.

La grande maison a changé au fil des années. Trop vaste, elle a été remaniée, séparée, ils n'occupent aujourd'hui plus que 3 pièces du rez-de-chaussée. L'immense jardin est toujours là, il y passe tout son temps et y fournit le même travail à 82 ans que dans mes souvenirs d'enfance. Enfin, il y passe son temps lorsqu'il peut passer le relais de sa surveillance, à elle. La maison est toujours impeccable, les choses bien à leur place. Dans la cuisine, la cafetière italienne est toujours sur le qui-vive, prête à abreuver toutes les amis de passage. La "petite pièce" de mon enfance, celle où l'on jouait, regardait parfois la télé, faisait la sieste sur le divan rouge, est devenue leur chambre à coucher. Il y dort seul à présent. La salle-à-manger, où nous n'allions que lorsqu'ils nous invitaient le dimanche, ou lorsque nous avions droit à une dragée, n'a presque pas changé... sur le bahut, les photos de famille : les enfants, les frères et soeurs, quelques faire-part, photos de mariage de leurs neveux (celles de leurs enfants ont disparu : tous les trois ont divorcé), un cousin qui a réussi en Australie, et puis les photos de mes petits, au même rang que les photos de famille. Dans la vitrine, du cristal, et ces époustouflantes bonbonnières de mariage et de baptême à l'italienne, qui me fascinaient tant lorsque j'avais le droit de les admirer, enfant. Le canapé a disparu pour faire place à un lit d'hôpital qu'elle ne quitte presque plus. A côté, un imposant fauteuil roulant où on tente de la hisser une à deux heures par jour.

Bien sûr, elle ne m'a pas reconnue, ou alors une fraction de seconde. Ces mots qui s'enchaînent sans aucune cohérence, c'est déstabilisant. J'ai vu par trois fois la lucidité dans son regard : quand elle m'a dit qu'elle dort bien -il me l'a confirmé- ;  quand elle l'a désigné et m'a dit :"il est encore bien, hein", avec tendresse et fierté, comme si elle y était pour quelquechose ; quand elle a saisi ma main pour la couvrir de baisers... ils me semblaient destinés à la petite mim qu 'elle a "gardée" toutes ces années. Et puis, elle se remet à gémir, et demande en italien à Dieu de la "prendre".

Ce soir, je n'arrive pas à dormir. Et je me dis qu'il y a des vies injustement fauchées, et d'autres injustement prolongées.